Quand on revoit Le Roi Lion, Ed attire l’attention par son rire incontrôlable et son regard vide. À côté de Shenzi, la meneuse, et de Banzai, le râleur, Ed semble réduit à un gag ambulant. Le personnage fonctionne comme ressort comique, mais il pose une question plus large : que racontent vraiment ces hyènes sur l’animal qu’elles prétendent représenter ?
Ed, Shenzi et Banzai : trois hyènes du Roi Lion, un seul modèle animal
Dans le film de 1994, le trio de hyènes remplit un rôle narratif précis. Shenzi donne les ordres, Banzai proteste, Ed subit. On retrouve ce schéma dans presque toutes leurs scènes, du cimetière d’éléphants à la chute finale de Scar.
A voir aussi : Just Friends Webtoon Scan : ce que révèle vraiment l'histoire sur les relations amoureuses
Ed se distingue par son absence quasi totale de dialogue articulé. Il communique par des ricanements, des grognements et des expressions faciales exagérées. C’est le bouffon du groupe, celui dont les réactions physiques remplacent la parole.
Ce qui frappe quand on compare les trois personnages, c’est qu’ils partagent exactement le même design corporel. Même pelage tacheté, même silhouette voûtée, mêmes oreilles arrondies. Disney a choisi de ne représenter qu’une seule espèce, la hyène tachetée, en la déclinant uniquement par la personnalité. Le problème, c’est que dans la nature, les hyènes ne se résument pas à cette espèce.
Lire également : Les éléments qui distinguent vraiment une bonne bière

Hyène tachetée, hyène rayée, hyène brune : ce que Disney a fusionné
Le design des hyènes du Roi Lion emprunte à la hyène tachetée (Crocuta crocuta), la plus connue et la plus massive. C’est elle qu’on associe au rire caractéristique, au pelage moucheté, à la mâchoire capable de broyer des os.
On trouve aussi en Afrique la hyène brune (Parahyaena brunnea), bien plus discrète, au pelage long et sombre, qui vit surtout en Afrique australe. Et il existe la hyène rayée (Hyaena hyaena), plus petite, présente jusqu’en Asie, avec un pelage clair zébré de bandes noires. Ces trois espèces n’ont ni le même comportement social, ni le même régime alimentaire, ni la même aire de répartition.
- La hyène tachetée vit en grands clans structurés, chasse activement de grosses proies et communique par des vocalisations variées, dont le fameux « rire ».
- La hyène brune est plutôt solitaire ou en petits groupes familiaux, se nourrit beaucoup de charognes et de fruits, et fréquente des milieux arides.
- La hyène rayée est la plus discrète des trois, nocturne, souvent solitaire, et occupe des habitats allant de la savane africaine aux zones semi-désertiques d’Inde.
En fusionnant tout dans un seul design tacheté, Le Roi Lion a aplati cette diversité. Ed, Shenzi et Banzai sont tous des hyènes tachetées par défaut, sans que le film ne laisse entrevoir la moindre variation. On perd au passage l’idée que ces animaux occupent des niches écologiques très différentes.
Société matriarcale des hyènes tachetées : Shenzi plus fidèle qu’Ed
Un détail que le film a malgré tout capté, peut-être par accident narratif : Shenzi dirige le trio. Dans la nature, les clans de hyènes tachetées fonctionnent sur un modèle matrilinéaire. Les femelles dominent les mâles, transmettent leur rang à leurs filles, et contrôlent l’accès à la nourriture.
Shenzi colle donc assez bien à la réalité sur ce point. Elle prend les décisions, elle négocie avec Scar, elle mène les attaques. Banzai et Ed suivent. Le remake de 2019 a d’ailleurs renforcé ce trait en faisant de Shenzi un personnage plus menaçant et politiquement central dans le clan.
Ed, en revanche, ne correspond à rien d’observable chez les hyènes tachetées. Son comportement erratique, son incapacité à communiquer autrement que par des gloussements, tout cela relève du cartoon pur. Aucune hyène réelle ne présente ce type de comportement dissocié du groupe. Les hyènes tachetées sont des animaux sociaux complexes, capables de coalitions, de réconciliations après conflit, et de communication sophistiquée.

Charognards ou chasseurs : le cliché que Le Roi Lion a renforcé
Le film installe les hyènes dans un cimetière d’éléphants. Elles grattent des os, rôdent dans l’ombre, récupèrent les restes. Ce cadre visuel ancre l’idée qu’elles sont avant tout des charognards opportunistes, incapables de chasser par elles-mêmes.
La réalité est bien différente. Les hyènes tachetées chassent activement la majorité de leur nourriture. Elles poursuivent des gnous, des zèbres, parfois des buffles, en meutes coordonnées sur de longues distances. Leur endurance à la course dépasse celle de la plupart des prédateurs africains.
Elles jouent aussi un rôle sanitaire dans leur écosystème. En consommant des carcasses que d’autres prédateurs délaissent, elles limitent la propagation de certaines maladies. Ce rôle d’équilibre n’apparaît évidemment jamais dans Le Roi Lion, où les hyènes ne servent qu’à illustrer le chaos qu’apporte le règne de Scar.
Ed dans Le Roi Lion : personnage comique, symbole d’un raccourci zoologique
Ed reste un personnage attachant pour beaucoup de spectateurs. Son rire permanent, ses yeux qui partent dans des directions opposées, sa façon de mordre sa propre patte, tout cela fonctionne dans le registre du slapstick. Disney ne cherchait pas un documentaire animalier.
Le problème se situe en aval. Des générations de spectateurs ont grandi avec l’image de hyènes stupides, lâches et parasitaires. Des chercheurs en biologie de la conservation ont d’ailleurs pointé l’impact négatif de ces représentations sur la perception publique des hyènes, animaux déjà peu populaires auprès des communautés locales.
- Ed incarne le stéréotype du suiveur sans cervelle, là où les hyènes réelles montrent des capacités cognitives comparables à celles des primates.
- Le trio uniformément tacheté efface l’existence de plusieurs espèces aux modes de vie radicalement distincts.
- La mise en scène des hyènes comme alliées du « méchant » renforce une opposition morale lions/hyènes qui n’a aucun fondement écologique.
Revoir Le Roi Lion avec ces éléments en tête ne gâche pas le plaisir du film. On comprend simplement mieux pourquoi Ed fait rire, et ce que ce rire nous empêche de voir : un animal social, intelligent et écologiquement utile, réduit à un tic nerveux pour les besoins du scénario.

